FESTIVAL DE CANNES 2021

28 ans après La Leçon de Piano de Jane Campion, c’est Titane de Julia Ducournau qui remporte la Palme d’Or, présidé par Spike Lee. Seulement la deuxième femme dans l’Histoire du festival. A 37 ans, c’est son deuxième long-métrage après Grave. Un talent qui sait faire parler ses influences à travers ses histoires hybrides, remplies de réflexions sur le genre, le corps et l’horreur. Après l’annulation de la dernière édition, c’est peu dire si on attendait de découvrir cette nouvelle sélection pleine de promesses. Voici une critique des films récompensés.

PALME D’OR : TITANE DE JULIA DUCOURNAU

Bande-annonce Titane : après Grave, un nouveau film choc pour Julia  Ducournau - Actus Ciné - AlloCiné

Synospsis : Après une série de crimes inexpliqués, un père retrouve son fils disparu depuis 10 ans. Titane : Métal hautement résistant à la chaleur et à la corrosion, donnant des alliages très durs.

Une Palme d’Or qui ne ressemble à aucune autre, une récompense risquée mais audacieuse qui couronne le genre du body horror. Probablement la première fois qu’un film d’horreur est couronné. Pourtant, c’est le problème de ce qu’on appelle le film de genre, terme fourre-tout pour peu qu’il y ait du choc, du sang et de la violence. Dans Titane, Julia Ducournau se débarrasse vite de son introduction horrifique percutante : celle d’une serial killeuse qui tue à vue. On ne saura jamais vraiment pourquoi d’ailleurs. C’est une des limites de ce film, d’essaimer des pistes qui n’aboutissent pas. De créer une imagerie choc, d’accumuler des scènes ultra-violentes pour le simple plaisir de faire sensation. La fascination de l’héroïne pour l’acier, la mécanique et la carrosserie est une autre des curiosités de Titane, qui renvoie au chef-d’œuvre Crash de David Cronenberg. Sauf que même là, l’érotisme et la sexualité sont évacués en simples images. Une nouvelle fois, c’est une piste fascinante qui reste en l’état de fait dramaturgique. Elle aime faire l’amour aux voitures et tuer des gens. Beau postulat de départ qui va néanmoins déboucher sur une histoire auquel on peut adhérer. C’est avec l’arrivée du personnage de l’excellent Vincent Lindon, pompier brutal, viril et sentimental, que le film commence. Cherchant à fuir les autorités, Alexia va se faire passer pour le fils perdu de Vincent. Les deux se rencontrent et font famille, Vincent prenant en charge Alexia, persuadé de retrouver son fils. C’est là que la cinéaste trouve un point de trouble fascinant et in fine émouvant. Vincent voit en Alexia son garçon, un homme à révéler. C’est sur la question du masculin/féminin que Titane se révèlera être réellement intéressant, sur la filiation, la parentalité, la création d’une famille à soi. L’une des meilleures scènes du film se trouve dans une danse sensuelle qu’Alexia va réaliser devant ses collègues pompiers, eux-mêmes ne savant pas qu’Alexia est une femme. Cette danse est un point de malaise dans laquelle ces hommes vont assister à une danse lascive et suggestive, loin de l’imagerie virile qu’un homme est censé produire lorsqu’il danse.

On n’en révèlera pas plus mais cette deuxième partie est parasitée par l’ombre horrifique de cette première partie, totalement gadget. On comprend bien que le corps et l’organique fascinent la réalisatrice, transformant des peurs et traumas en visions d’horreurs. Toutefois, la connexion de ces parties est artificielle et paraît surtout être un impératif sensationnaliste, sans aucune intention d’être vraisemblable. C’est donc un film contrasté, certainement vivant mais alourdi par des influences mal digérées, des influences qui restent en l’état d’images-hommages au lieu d’être incarnées en réflexions puissantes. C’est lorsque la cinéaste est impliquée que le film se réveille, et c’est notamment dans ces thématiques modernes d’identité, de sexualité, de transsexualité, de genre, qu’elle incarne une voix dans le cinéma français.

On retiendra son discours de remerciements qui parle de l’impasse de la perfection. Un film n’est pas censé être parfait pour provoquer quelque chose. Julia Ducournau a sans conteste créé un monstre hybride, une curiosité qui sera rejeté par certains, chéri par d’autres. Une créature de Frankenstein, compositions hétérogènes d’autres organes, Titane avance lentement mais sûrement vers la gloire. La division, c’est aussi la signature des films marquants.

GRAND PRIX : UN HEROS D’ASGHAR FARHADI

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Nous n’avons pas pu voir le prix partagé avec le cinéaste finlandais Juho Kuosmanen, pour son Compartiment n°6. Concernant le neuvième film du réalisateur iranien, Un Héros s’est très vite placé comme l’un des favoris pour la Palme. Mécanique implacable, écriture brillante et moderne sur la volatilité de la vérité, chaque point de vue corrompant et contaminant l’origine; sur le besoin constant de justification ou de mérite, qui incite à la mise-en-scène de soi pour réclamer. Asghar Farhadi semble avoir retrouvé la percussion et la force d’Une séparation, Ours d’Or inoubliable.

Synopsis : Rahim est en prison à cause d’une dette qu’il n’a pas pu rembourser. Lors d’une permission de deux jours, il tente de convaincre son créancier de retirer sa plainte contre le versement d’une partie de la somme. Mais les choses ne se passent pas comme prévu…

L’occasion pour le réalisateur de signer une nouvelle œuvre corrosive sur l’hypocrisie d’une société-image, d’une parole sainte érigée en vérité absolue, de la cruauté de toute tentative de rédemption, du cynisme du Bien dans un ordre en friche. Ce qui fascine dans cet héros, c’est que tout le monde a raison, tout le monde a tort. Ou plutôt chacun a ses raisons, chacun a ses torts. L’histoire va sans cesse faire des aller-retours entre ce que la société va valider ou accuser, les personnages passant d’héros à pariahs. Et à Farhadi de finir son film sur un magnifique dernier plan qui résume parfaitement le tout : Le beau geste est souvent invisible, n’a pas de besoin saint d’être reconnu pour faire de nous les êtres humains que nous sommes.

PRIX DE LA MISE EN SCENE : ANNETTE DE LEOS CARAX

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SYNOPSIS : Los Angeles, de nos jours. Henry est un comédien de stand-up à l’humour féroce. Ann, une cantatrice de renommée internationale.
Ensemble, sous le feu des projecteurs, ils forment un couple épanoui et glamour. La naissance de leur premier enfant, Annette, une fillette mystérieuse au destin exceptionnel, va bouleverser leur vie.

Neuf ans après l’immense Holy Motors, le réalisateur revient avec un musical à l’audace inespérée. Aussi hanté qu’hantant, Annette paraît être plus intime que prévu, peut-être un film de repenti du grand cinéaste Léos Carax, décidément le poète-en-chef du septième art. C’est en tout cas une proposition aussi imparfaite qu’euphorisante, folle et excessive, poétique et profane. Difficilement oubliable par sa générosité, son romantisme et ses images venues d’ailleurs. Cette histoire n’est ni plus ni moins qu’une affaire de regrets, de toxicité et de fantômes. Une vie d’artiste mené tambour battant, sans jamais trouver la paix intérieur, qui ira jusqu’à fausser sa perception de la vie, la vraie. Le personnage d’Adam Driver, grimé en Carax sur la fin du film, et qui délivre une performance exceptionnelle, n’aura de cesse de fantasmer une vie, de chercher à combler un vide, à se repentir d’avoir fui ses responsabilités. Si Annette est bien au final une vraie petite fille, Henry McHenry est un Geppetto amer, esseulé et coupable. Un drame intense sous ses airs féériques.

L’occasion également d’apprécier la musique des cultissimes Sparks, groupe américain ultra influent. On vous promet que certaines chansons vous resteront en tête.

PRIX DU SCENARIO : DRIVE MY CAR de RYUSUKE HAMAGUCHI

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SYNOPSIS : Alors qu’il n’arrive pas à se remettre d’un drame personnel, Yusuke Kafuku, acteur et metteur en scène de théâtre, accepte de monter Oncle Vania dans un Festival, à Hiroshima. Il y fait la connaissance de Misaki, une jeune femme réservée qu’on lui a assignée comme chauffeure. Au fil des trajets, la sincérité croissante de leurs échanges les oblige à faire face à leur passé.

Une lente balade hypnotique, fascinante et profonde. Le meilleur film d’Hamaguchi après Senses et Asako I & II. La narration flotte sur une belle émotion sourde, sur un deuil regretté, sur un silence amer qui ne trouve pas de repos. Le cinéaste japonais réussit magistralement à bloquer ses scènes d’histoires contées, la récompense s’y trouve au bout des trois heures du film. Un chemin qui se mérite mais un chemin flamboyant de beauté. Le titre Drive My Car est une belle idée car le film raconte comment la survivance est possible si on se laisse à l’ouverture, à l’autre, comment on peut trouver un nouveau souffle pour un peu que l’on se laisse diriger. Belle mise-en-abyme du travail de metteur en scène.

PRIX DU JURY EX-AEQUO : MEMORIA D’APICHATPONG WEERASETHAKUL

Memoria d'Apichatpong Weerasethakul - la critique - Cannes 2021

Synopsis : Jessica, une cultivatrice d’orchidées va à Bogota rendre visite à sa sœur malade. Elle devient amie avec Agnès, une archéologue chargée de veiller sur la construction interminable d’un tunnel sous la cordillère des Andes ; et elle devient aussi amie avec un musicien, le jeune Hernán. Mais, toutes les nuits, elle est dérangée dans son sommeil par des bruits étranges et inquiétants…

Sidération totale devant cette nouvelle œuvre du génie thaïlandais. Une séance mémorable tant le réalisateur a poussé les possibles sensoriels jusqu’à l’hypnose. C’est l’immense talent du cinéaste, de nous emmener dans des recoins invisibles à l’œil nu, et pourtant, de toujours nous faire ressentir une présence. C’est dans ce plan long, qui dure, que se crée la magie. Et dans un son, inoubliable, que se crée le trouble. Quel est ce bruit étrange et pénétrant qui vient déstabiliser Jessica, interprétée par Tilda Swinton ? Dans une séquence qui restera dans les annales, Jessica cherche à isoler ce son qui l’obsède à l’aide d’un mixeur. Se joue alors le découpage méthodique de cette quête mystérieuse. Cette aventure se finira dans les confins de la forêt colombienne, où des vies antérieures et des mémoires passées viennent se calquer sur notre réel. Jusqu’à une nouvelle scène démente, venue d’un autre monde. Un choc absolu. Le meilleur film de la Compétition Officielle.

LE GENOU D’AHED de NADAV LAPID

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Synopsis : Y., cinéaste israélien, arrive dans un village reculé au bout du désert pour la projection de l’un de ses films. Il y rencontre Yahalom, une fonctionnaire du ministère de la culture, et se jette désespérément dans deux combats perdus : l’un contre la mort de la liberté dans son pays, l’autre contre la mort de sa mère.

Passionnant. Un geste libre, radical et très intime d’un cinéaste enragé. Du cinéma vital pour un cri du cœur, une lumière sur l’épuisement d’un pays en faillite morale. Le cinéaste fait virevolter sa caméra au gré de la colère saine de son personnage. Récit d’un étouffement et d’une double crainte, celle de la censure et d’un deuil à venir. Ce que raconte Nadav Lapid n’est plus ni moins que son ressenti face à un gouvernement extrémiste et fasciste qui régit en Israël. Un Etat qui contrôle sa culture. La crainte de l’appauvrissement de son pays, de l’abêtissement de son peuple. Cette crainte, ce cri rappelle celui de Pasolini dans les années 70 envers l’Italie.

Le geste ici est plus moderne, cette caméra intérieure qui communique avec la psyché bousculée du personnage est étonnante. Elle déconcerte. La forme du film est même rebutante. La fureur peut submerger le spectateur acculé par le doigt d’honneur de Lapid. Pour peu que l’on soit intéressé par ce qu’il se passe dans cette région du monde, cette œuvre paraît vite d’une grande importance.

PRIX D’INTERPRETATION FEMININE : JULIE (en douze chapitres) de JOACHIM TRIER

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Synopsis : Julie, bientôt 30 ans, n’arrive pas à se fixer dans la vie. Alors qu’elle pense avoir trouvé une certaine stabilité auprès d’Aksel, 45 ans, auteur à succès, elle rencontre le jeune et séduisant Eivind.

Comédie moderne, féministe, pétillante, fraîche, douce-amère. Ce film a une tristesse sourde en elle, le spleen d’une génération, la fougue du désir, le doute de l’avenir. Potentiel gros crowdpleaser. Le chapitrage lui donne un côté romanesque, chaque étape étant une bulle dans la vie de Julie. Ce qui lui donne aussi un aspect de fait inégal, mais qui a le mérite de proposer de grands moments de cinéma. Entre romcom irrésistible et dramédie générationnelle, ce film est une véritable bombe de fraîcheur. Et Renate Reinsve, l’actrice, n’a pas volé son prix tant elle rayonne et sublime ce portrait de femme.

Plaira aux adeptes de Fleabag et autres portraits de Greta Gerwig/Noah Baumbach sur cette tranche de la population trop vieille pour être adolescente, trop jeune pour être adulte.

PRIX D’INTERPRETATION MASCULINE : NITRAM de JUSTIN KURZEL

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Synopsis : En Australie dans le milieu des années 90, Nitram vit chez ses parents, où le temps s’écoule entre solitude et frustration. Alors qu’il propose ses services comme jardinier, il rencontre Helen, une héritière marginale qui vit seule avec ses animaux. Ensemble, ils se construisent une vie à part. Quand Helen disparaît tragiquement, la colère et la solitude de Nitram ressurgissent. Commence alors une longue descente qui va le mener au pire.

Étrange film qui slalom entre les tons, de la comédie glauque-dépressive à la froideur implacable de l’ultime geste, Nitram navigue dans la perte. Avant de finir dans le poncif, clarifiant tout son mystère. Caleb Landry Jones, exceptionnel, fait un beau monstre pathétique .

On pense à Mommy, Grey Gardens, Harold & Maude, Elephant… Sans la candeur, ni la force du propos. L’un des problèmes étant que le film n’a pas l’air de trop savoir sur quel pied danser. S’il finit en diatribe contre la circulation des armes à feux, la couche empathique dont le cinéaste s’efforce d’étaler pose question. Tout a une raison, doit-on toutefois avoir de la peine pour le responsable d’une tuerie de masse ? Quand bien même le message semble être que la libre circulation des armes est un mal, le film est un poil trop complaisant avec son héros. S’il évite le mauvais goût en laissant hors-champ l’horreur, il bâtit méticuleusement l’œuvre dramatique à venir. Là où Gus Van Sant nous faisait avancer avec les victimes, Justin Kurzel marche main dans la main avec le meurtrier. C’est un point de vue certes, mais discutable.

NOTES SUR LES AUTRES FILMS DE LA COMPETITION :

BENEDETTA de PAUL VERHOEVEN

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Synopsis : Au 17ème siècle, alors que la peste se propage en Italie, la très jeune Benedetta Carlini rejoint le couvent de Pescia en Toscane. Dès son plus jeune âge, Benedetta est capable de faire des miracles et sa présence au sein de sa nouvelle communauté va changer bien des choses dans la vie des sœurs.

Complètement fasciné et conquis par Benedetta. Allant au-delà des espérances et des attentes placées en lui, ce film réussit à placer le curseur du trouble à une limite géniale : la jonction du guignol et de la foi pure. Voilà donc un film hybride, aussi trivial que retors à tous les niveaux. Paul Verhoeven a toujours su renverser et transgresser ses images, ce qui a eu comme conséquence pour le public et une partie de la presse, la fâcheuse tendance à mépriser ou sous-estimer ses films. Parce que le cinéaste filmait la frontière entre le bon et le mauvais goût, entre le kitsch et l’arty, entre le grotesque et le sublime.

La foi suprême de Benedetta dérange parce qu’elle contraste avec la foi polie des autres sœurs du couvent. Sa ferveur et la possibilité de miracles engendre le doute au sein de cette communauté. Faut-il croire oui ou non à ce que le parole de Dieu se répande concrètement en Benedetta ? Alors que cette parole est bien souvent métaphorique, abstraite même, Benedetta clame que Jésus parle en elle. Se joue alors le trouble qu’on peut associer à une partie fameuse de la littérature russe, celle du Grand Inquisiteur dans le roman Les Frères Karamazov de l’écrivain Fiodor Dostoïevski. En l’ultime sacrifice du Christ contraste l’attitude des hommes, leurs faiblesses, leur avarice, leurs péchés et leur confort, qui préfèreront toujours suivre un leader fort et charismatique bien que manipulateur, qu’un nouveau Christ, même s’il partageait les mêmes traits que Jésus lui-même. C’est alors tout le jeu de dupe entre le système clérical, hypocrite et parasite ; le système des sœurs, soumises au diktat des hommes et aux lois de l’Eglise ; et Benedetta, électron libre qui propagerait une parole christique rétablie et renverrait aux deux systèmes précédents leur inconfort.

A cela, Verhoeven rajoute une couche non moins polémique, celle de la sexualité de Benedetta. Si elle rêve de Jésus et a son image imprégnée en elle (image par ailleurs volontairement clichée et grossière du Christ blanc, représentée dans quasiment toutes les icônes de son temps), Benedetta a une attirance pour Bartolomea auxquelles se suivront des relations sexuelles. Du lesbianisme dans l’Eglise Catholique, en voilà une polémique en devenir. Mais la grande force du film est de ne pas en faire un sujet non plus, la sexualité ici est assumée et revendiquée comme normale. Benedetta sépare l’amour de Jésus, son époux, et son plaisir charnel. La force et la foi qui la guident ne l’éprouvent aucunement d’une quelconque honte. En voilà une grande idée, qu’une foi, n’importe laquelle, autoriserait n’importe quelle sexualité, parce que cette foi, cette spiritualité sincère, est tout ce qui importe. Que la foi et l’intime sont à séparer, que l’esprit et le corps peuvent être séparés, que l’on peut être pieux et jouir à souhait, que l’on peut aimer passionnément comme désirer ardemment.

Très grand film moderne qui déjoue les images préconçues et use malicieusement de son impureté pour en soutirer une œuvre d’une grande puissance dramaturgique, en plus d’être plein de drôlerie et de noirceur. C’est aussi la marque des grands films, de ne pas trop se prendre au sérieux.

RED ROCKET de SEAN BAKER

Red Rocket' First Look: Sean Baker Returns After The Florida Project |  IndieWire

Synopsis : Mikey Saber revient dans sa ville natale du Texas après des années de carrière de pornstar à Los Angeles. Il n’y est pas vraiment le bienvenu… Sans argent, sans emploi, il doit retourner vivre chez son ex-femme et sa belle-mère. Pour payer son loyer, il reprend ses petites combines mais une rencontre va lui donner l’espoir d’un nouveau départ.

Je n’en attendais rien, j’en ressors très surpris par ce Lolita au temps trumpien. Sean Baker prend soin de ses bouffons qu’il ne juge jamais et se distille une certaine beauté dans cette quête impossible du succès. Son meilleur film après The Florida Project et Tangerine, dans lequel le réalisateur soigne ses images, à la limite du clipesque, mais qui poursuit sur cette idée d’espaces colorés, pop, fake. Des espaces qu’on déguise pour mieux les cacher.

Sur l’un des potentiels points problématiques du film qu’est le sexe : évidemment que la jeune fille est une victime des promesses, illusions et surtout manipulations de Mikey. Il la domine comme tout prédateur. Non seulement c’est le corps mais surtout le gain, et le retour à gloire qui l’anime. Pas de complaisances chez Sean Baker. Le consentement et l’activité sexuelle de cette fille n’empêchent pas sa soumission face à la figure que représente Mikey. Au-delà du sexe, c’est bien la starification qui est au centre. L’occasion du rêve, d’un ailleurs hollywoodien, de sortir de cette zone partagée entre des ouvriers pétroliers et des dealers de petite envergure. C’est cette Amérique bis qui intéresse le cinéaste américain, cette population qui rêve grand et gros sous son spleen ankylosé. Une chape de plomb qui étouffe, n’aboutit qu’à l’échec pour ces oubliés. Grande performance comique de Simon Rex. Un autre film qui ne se prend pas au sérieux, tout en délivrant une fin aussi absurde que noire. Potentiel culte.

LES OLYMPIADES de JACQUES AUDIARD

Les Olympiades - Film (2021) - SensCritique

Synopsis : Paris 13e, quartier des Olympiades. Emilie rencontre Camille qui est attiré par Nora qui elle-même croise le chemin de Amber. Trois filles et un garçon. Ils sont amis, parfois amants, souvent les deux.

Il y a de quoi douter un temps devant ce film qui s’efforce d’être la romcom pétillante énoncée. Le pire c’est qu’il y réussit complètement. Le charme finit par l’emporter, l’émotion affleure au meilleur moment dans cette histoire co-écrite avec Céline Sciamma et Léa Mysius. L’une des petites fraîcheurs de ce festival, qui répond assez bien à Julie (en douze chapitres) d’ailleurs. On n’attendait pas Jacques Audiard à ce niveau de simplicité dans le récit, lui qui nous avait habitué à des narrations plus tendues, plus sèches, plus viriles. C’est donc plus que bienvenue cette entrée dans le genre de la comédie générationnelle. Ce film choral a également le grand mérite de faire exister d’autres représentations. Au-delà de ses personnages, c’est un quartier qu’a voulu mettre en images le cinéaste, un espace cosmopolite, protéiforme et vivant.

THE FRENCH DISPATCH de WES ANDERSON

Cannes Review: Wes Anderson's 'The French Dispatch' – Deadline

Synopsis : THE FRENCH DISPATCH met en scène un recueil d’histoires tirées du dernier numéro d’un magazine américain publié dans une ville française fictive au 20e siècle.

A la fois l’un de ses plus flamboyants comme l’un de ses moins émouvants. The French Dispatch est inégal de fait par sa structure épisodique. Toutes les histoires ne se valent pas mais sa virtuosité et sa générosité sont telles qu’il reste un gros plaisir de cinéma. Wes Anderson en pur charmeur obsessif. Si son esthétisme est à son point culminant, on regrettera que sa part mélancolique soit plus diminuée pour ce nouvel opus.

LA FIEVRE DE PETROV de KIRILL SEREBRENNIKOV

Petrov's Flu : Voyage au bout de la nuit - Cinématraque

Synopsis : Affaibli par une forte fièvre, Petrov est entraîné par son ami Igor dans une longue déambulation alcoolisée, à la lisière entre le rêve et la réalité. Progressivement, les souvenirs d’enfance de Petrov resurgissent et se confondent avec le présent…

Complètement dément et foutraque. Cette œuvre a d’ailleurs reçu le Prix Vulcain de l’Artiste-Technicien pour le chef opérateur. On comprend bien pourquoi tant c’est un feu d’artifice de réalisation. Un joyeux bordel qui déborde allègrement dans des digressions confuses. Si le style est bien une explosion et son esthétique une énergie totale, le fond est assez obscur. Le cinéaste russe convoque les propositions folles d’un Khroustaliov, ma voiture ! ou Il est difficile d’être un Dieu, la volonté fiévreuse d’un Tarkovsky mais c’est quasiment que le pensum indigeste qui reste. Et la fatigue d’une débauche inutile. Serebrennikov veut trop l’épate. Une chose est sûre, il le fait avec panache. On préfèrera la narration plus claire de Leto, son précèdent et flamboyant film.

LA FRACTURE de CATHERINE CORSINI

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Synopsis : Raf (Valéria Bruni Tedeschi) et Julie (Marina Foïs), un couple au bord de la rupture, se retrouvent dans un service d’Urgences proche de l’asphyxie le soir d’une manifestation parisienne des Gilets Jaunes. Leur rencontre avec Yann (Pio Marmaï), un manifestant blessé et en colère, va faire voler en éclats les certitudes et les préjugés de chacun. À l’extérieur, la tension monte. L’hôpital, sous pression, doit fermer ses portes. Le personnel est débordé. La nuit va être longue…

Aussi drôle que tendu, La Fracture est une vraie surprise tant on ne s’attendait pas à ce petit théâtre des victimes de l’ère Macron. Si ça n’a pas l’épaisseur, ni l’ambition d’être un film-brûlot, il s’engage dans la bouffonnerie joyeuse du huis-clos. Bruni-Tedeschi rayonne. Un personnage dont on pourrait suivre les délires pendant des heures. Dommage que le scénario prenne des chemins trop attendus, pressionné par l’impératif des péripéties. C’est toutefois une proposition qui prend à bras le corps le problème des hôpitaux en France. Et si le film réussit moins à joindre les luttes (gilets jaunes, jeunesse etc), le mérite revient à cette prise de température tendue d’une France toujours plus fracturée de son libéralisme fou.

FRANCE de BRUNO DUMONT

Bruno Dumont filme une «France» qui craque - Le Temps

Synopsis : « France » est à la fois le portrait d’une femme, journaliste à la télévision, d’un pays, le nôtre, et d’un système, celui des médias.

Il y avait probablement un autre film à faire que cette satire molle et pas si originale que prévue. Mais celui-ci offre tout de même quelques bons moments Dumontien, notamment la transformation de Léa Seydoux en coquille vide, alimentée par des images qu’elle ne saisit pas mais qu’elle tente de s’accaparer. Les images-médias ne sont qu’un flux à modeler pour France, vidées de toute leur substance, ne servant plus qu’à la mettre en lumière elle, centre de chaque information. Cette mise-en-scène là est réussie et parfaitement en phase avec la situation catastrophique de nos médias. France c’est BHL au féminin, sans l’intellectualisation perpétuelle. Au contraire, France est un réceptacle qui supprime le politique au nom de la sacro-sainte image.

TRE PIANI de NANNI MORETTI

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Synopsis : Une série d’événements vont transformer radicalement l’existence des habitants d’un immeuble romain, dévoilant leur difficulté à être parent, frère ou voisin dans un monde où les rancœurs et la peur semblent avoir eu raison du vivre ensemble. Tandis que les hommes sont prisonniers de leurs entêtements, les femmes tentent, chacune à leur manière, de raccommoder ces vies désunies et de transmettre enfin sereinement un amour que l’on aurait pu croire à jamais disparu.

Je suis le premier peiné mais c’est un ratage complet. Comme si ce n’était pas Moretti aux manettes mais un sbire sans talents de la Raï. C’est pas loin d’être très mauvais s’il n’y avait pas ci et là quelques brefs sursauts d’émotions. Mais ça sent globalement le formol d’un cinéaste non inspiré. Je n’arrive même pas à parler de film mineur tant je ne reconnais pas patte du cinéaste, le fait est que la mécanique était pénible, même si paradoxalement maîtrisée. L’impression de voir un épisode inconséquent de Plus Belle La Vie. Champ/contrechamp, regards appuyés, le cinéaste italien force désespérément l’éclatement d’une émotion. Ses précédents drames étaient si limpides, si épurés, or cette masse informe dramaturgique cadenasse toute tentative. Le choral ici éparpille, ne rassemble rien. Vite le prochain Nanni !

LES INTRANQUILLES de JOACHIM LAFOSSE

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Synopsis : Leïla et Damien s’aiment profondément. Malgré sa bipolarité, il tente de poursuivre sa vie avec elle sachant qu’il ne pourra peut-être jamais lui offrir ce qu’elle désire.

Une crise de couple subie par la maladie de l’un, la charge physique et mentale de l’autre. Un film qui bâtit patiemment sa mécanique bien huilée jusqu’à l’explosion, porté par l’excellent Damien Bonnard. Emouvant même si le film aurait gagné à intensifier ses respirations, notamment ce moment où l’amour est définitivement cassé et ne peut plus se réparer, que le couple finit par se regarder sans se comprendre. Il y avait là une émotion à chercher, Lafosse a privilégié le duel et la tension jusqu’au bout.

HAUT ET FORT de NABIL AYOUCH

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Synopsis : Anas, ancien rappeur, est engagé dans un centre culturel d’un quartier populaire de Casablanca. Encouragés par leur nouveau professeur, les jeunes vont tenter de se libérer du poids de certaines traditions pour vivre leur passion et s’exprimer à travers la culture hip hop….

Esthétiquement pauvre, mise en scène approximative, Casablanca Beats a pour soi son énergie communicative grâce à sa jeunesse enchaînée mais bouillonnante. Dommage que le film gratte seulement en surface cette censure politique, enchaînant les saynètes attendues, sans surprises. Un scénario qui évacue son politique en se focalisant uniquement sur la frustration de ses héros. Du world cinéma sans intérêt mais qui ne manque pas de cœur, ni d’intentions.

L’HISTOIRE DE MA FEMME de ILDIKO ENYEDI

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Synopsis : Jacob est capitaine au long cours. Un jour, il fait un pari avec un ami dans un café : il épousera la première femme qui en franchira le seuil. C’est alors qu’entre Lizzy…

De facture classique, reposant sur un souffle romanesque ambitieux mais dépassé. Passé la beauté stylistique, le film se fige dans une lenteur qui suscite plus d’ennui poli que de fascination sur cet amour maladif. La réalisation assurée de la cinéaste hongroise, le récit foisonnant (bien que ralenti) et la toujours impeccable Léa Seydoux font que le voyage n’est pas déplaisant. Il manque juste de passion, à l’image du couple. Son côté statique rend le tout indigeste. La cinéaste s’intéresse à ce qui ne l’est pas et le fait avec mollesse.