Kanye West – The Life Of Pablo : Pourquoi nous retirer et abandonner la partie quand il nous reste tant d’êtres à décevoir ?

Photo by Taylor Hill/Getty Images for The Meadows

On est rarement plus idiot et imbuvable que lorsqu’on est heureux. Et quand on est amoureux en plus, vous imaginez le topo. Au fond, c’est pour cette raison que vous aimez tant détester Kanye : le gars est beaucoup trop heureux. Il est tellement heureux qu’il a envie de le crier sur tous les toits (les toits étant ici les comptes Twitter) du monde. Et il le fait sans filtre, comme un enfant un peu hystérique à qui on donnerait des bonbons pour la première fois après une longue période d’intolérance au glucose. C’est insupportable si l’on se concentre uniquement sur ça. C’est insupportable si l’on n’écoute pas ses paroles et qu’on croit au personnage imbuvable, sûr de lui, imperméable, qu’il fait tout pour vendre à la terre entière jour après jour avec un succès incontestable. Mais ce Kanye-là ne sort pas de nulle part, il a vécu bien des échecs, bien des transformations, bien des revers avant d’être l’avatar final qu’a choisi Mr West. The Life Of Pablo raconte cette épopée magique. Un récit aux narrateurs multiples, tantôt internes tantôt externes, omniscients comme en proie au doute. C’est polyphonique, déstructuré, incohérent, mais génial, rempli de références, de profondeurs différentes, de renvois aux épisodes précédents et à travers son histoire, son personnage, c’est la vôtre qu’il conte. A l’image d’un chemin de croix, d’un pèlerinage, Kanye a atteint Compostelle avec The Life Of Pablo. A chaque étape de son voyage, nous avons été là pour lui donner l’onction en le laissant errer, le perdant de vue. Cet album raconte ce qui s’est passé pendant que l’on avait la tête tournée ailleurs. The Life of Pablo ou La Divine Comédie.

« Et le souffle de l’espérance avait pénétré dans mon cœur… »

C’est bien une épopée mythologique à laquelle on a affaire. On y retrouve toutes les étapes de la longue expédition qui nous à mené à aujourd’hui, au fait qu’on soit capables d’être des millions dans les cinémas, sur les sièges du Madison Square Garden, sur Tidal à regarder un seul homme brancher son ordinateur et se satisfaire de lui-même. On retrouve dans The Life Of Pablo tous les stades de construction de cet homme-là. Les premières influences old-school, soul de College Dropout ressortent sur Parties In LA ou Facts, la mélancolie autotunée de 808s transparait discrètement sur Father Stretch My Hands Pt. 2, la grandiloquence, la philharmonie de MBDTF trouve son noble écho dans le gospel omniprésent de l’album et particulièrement sur Ultralight Beam ou l’ultra-mélodique Waves. « This is a God dream » affirme-t-il sur ce même titre. Mais si le Seigneur a créé un monde parfait, Kanye n’a pas cette capacité de concentration. Le sublime côtoie le bâclé comme la fanatique côtoie le novice. Ainsi Father Stretch My Hands ou Feedback n’ont été dotés à aucun moment des capacités à invoquer le sentiment de transcendance qui envahit sur le titre d’ouverture. Passer sans transition du serment d’allégeance qu’est Father (…) Pt. 2 au terre-à-terre et trapesque Feedback semble peu réfléchi de la part de Kanye. Pourtant, même si cela est moins évident, Dieu est partout sur cet album, déjà partout dans la vie de son auteur, même dans les rues de Chicago dans lesquelles on croyait pourtant qu’il n’y avait plus aucune attache.

« Et seul l’amour m’est resté ! … »

Ultralight Beam bien évidemment dont les choeurs sont la matérialisation du sentiment de divin. Les paroles ne sont ni plus ni moins qu’un prêche, l’allégeance répétée jusqu’à l’indigestion à cette figure supérieure. On peut rapidement noter que cette place même d’idole est celle qu’occupe Kanye pour un certain nombre de rappeurs / fans (« I met Kanye West I’m never going to fail« ). The Dream magnifie les refrains. Chance se transcende pour livrer ce qui restera sans doute dans sa carrière son plus notable accomplissement, ce dont on le croyait à peine capable pour être honnête. Le « Fame » émane des chœurs comme une injonction au sublime. Le final laisse toute la tribune aux voix, les mots reprennent le pouvoir, comme lors d’une prière. Quand Chance répète ce « They don’t know », on ne peut s’empêcher de se demander s’il parle de nous, auditeurs, public, critiques ou des non-croyants tellement les parallèles sont subtils. Low Lights délivre également un prêche durant lequel Kanye s’efface totalement au profit du message. Enfin, il fallait voir le live au Madison Square Garden pour s’apercevoir de la charge mystique que contenait Wolves, premièrevéritable tentative de la part de Kanye West de créer sa propre cantique. Le silence religieux qui régnait dans cet édifice immense, la résonance aiguë de Sia : « What if Mary was in the club when she met Joseph around hella thug? ». Parallèle évident entre Joseph et Mary / Kim et Kanye qui n’a cependant pas la prétention d’aller jusqu’à l’affirmation de la filiation et laisse la question ouverte. L’arrivée de Frank Ocean nous prouve qu’il peut même réanimer les morts, faire descendre les anges de leur royaume le temps d’enregistrer une bonne prise avant de les laisser remonter pour entretenir le sentiment de l’impalpable, de l’incroyable. Mais au milieu de toute cette grâce, il y a des titres comme Father Stretch My Hands Pt. 1 quidonnent à Kid Cudi l’occasion de se rappeler qu’il a du talent. Metro Boomin pose son sceau et laisse Kanye nous parler une nouvelle fois de Dieu et du dernier top à l’anus décoloré qu’il a « rencontré ». Voilà typiquement ce dont on parlait. Pourquoi ces lignes ridicules quand on était en pleine ascension vers le divin ? Kanye West se sabote, regagne son costume de bouffon pour éviter de camper celui qu’il revendique pourtant; celui du génie. Avec le recul, on pourrait qualifier cet album comme celui annonciateur du tournant religieux plus « radical » qu’allait alors adopter Kanye West avec le Sunday Service évidemment mais aussi à travers toute la quête et le process qui ont accompagné Yandhi ou Ye.

« Il est resté comme un abîme… »

Autour de toute figure spirituelle, il y a un certain nombre de protagonistes, ici les guests défilent et gravitent, profitant pleinement de la diffusion de l’aura de Kanye. The Weeknd, Frank Ocean, Vic Mensa, Chance The Rapper, The Dream, Kelly Price, Rihanna… La liste n’en finit pas. Vic Mensa et Chance seront probablement identifiés au panthéon du rap grâce à leur couplet sur cet album. The Dream devient le porte-parole de la foi et intervient dès qu’il s’agit d’insuffler un peu de mysticisme dans un titre. Kanye se paie le luxe de choisir Rihanna comme simple marionnette sur Famous. Non seulement celle-ci ne semble camper que le rôle d’une des voix dans la tête de Kanye, mais en plus elle ne déclame même pas ses propres paroles mais celles de Nina Simone. En réponse aux questions rhétoriques de Father Stretch My Hands (« I just want to feel liberated« ), elle fait écho avec son « I don’t blame you much for wanting to be free ». A ses côtés, la voix du Kanye d’avant la gloire, celui de Graduation avec ce « Wake Up Mr West » venu tout droit de Good Morning (2007) qui ressurgit pour interroger celui qu’il est devenu aujourd’hui, superstar mais écrasé par cette gloire qu’il a pourtant tant chassé. Quant à The Weeknd, il fournit sur l’incroyable FML les sous-titres aux couplets de Kanye dans lesquels le message est encore une fois noyé sous les jeux de mots faciles et blagues légères. « Only I can mention me »/ « I wish I could go ahead and fuck my life up », deux affirmations de The Weeknd qui définissent bien les thématiques de cet album : la mission, le destin, la responsabilité de ses actes. Et là, le fait que la parole émane de The Weeknd prend tout son sens. Quand il affirme « And even though I always fuck my life up« , il est impossible de ne pas se rappeler les paroles de Dark Times sur Beauty Behind The Madness où il évoque cette même capacité autodestructrice qui ici devient une preuve d’indépendance et d’autodétermination. FML est incroyable parce que modelée sur son récit, la production épouse les remous internes du narrateur complètement perdu, on dirait que Connan Mockasin fait son apparition au milieu du morceau pour donner sa vision tordue du mystique. The Weeknd n’est déjà plus qu’un écho lointain dont on finit par se demander si on ne l’aurait pas rêvé.

« Entre ma vie et le bonheur… »

On peut être l’homme le plus heureux du monde et avoir peur de finir seul. C’est un peu ce dont il est question dans Real Friends ou FML. Qui sera là quand viendra l’heure fatidique ? D’ailleurs est-ce l’heure de la fin ou celle de l’acceptation populaire dont il est question ? Des titres comme 30 Hours ou No More Parties In LA font transparaître ces préoccupations plus personnelles, plus profondes et plus datées. Ces influences plus old school sont celles qui permettent à Kanye de se livrer (« Sorry I ain’t called you back/ The same problem my father had« ). Le Kanye producteur reprend la main et préfère une longue et froide ligne de basse sur 30 Hours pour offrir un aperçu très rapide de ce qui le ronge. D’une manière plus générale, le rap de Kanye West sur cet album est bien plus contenu et pudique, bien plus sérieux, bien plus cadré que la rage sourde qui guidait Yeezus. Pas de cris comme sur I’m In It, pas non plus la sensation d’une vengeance, d’un chaos à venir dont il serait l’instigateur comme sur Black Skinhead. Seul Freestyle 4 dans une certaine mesure, par son phrasé lapidaire et répétitif pourrait revendiquer cette affiliation directe au précédent album de Kanye. Qui parle et d’où parle-t-il ? Toujours cette même ambiguïté tout au long de l’album. Est-ce qu’on parle de Joseph ou de Kanye ? Du père de famille ou du misogyne ? De l’entrepreneur ou de l’enfant ? Du colosse ou d’Achille ? Est-ce qu’on est dans l’intimité du confessionnal ou sur la scène des Grammy ? Pourquoi celui qui questionne l’entourage sur Real Friends a-t-il besoin de 10 personnes à ses côtés sur chaque titre ? Pourquoi celui qui se revendique comme la référence absolue a besoin de plus d’une centaine de samples pour son album ? La réponse est peut-être dans le fait que TLOP est un mix de tout ce qu’est Kanye et donc de tout ce qu’il a été. Ou peut-être est-elle simplement que Kanye n’a pas pensé cet album autant qu’il l’a fait pour Yeezus ou MBDTF, ce qui est vraisemblable.

« Comme un mal dont je suis victime… »

Enfin, il y a LE titre polémique. I love Kanye est exactement au milieu de TLOP comme il est exactement au milieu de tous les questionnements que l’on aborde depuis le début. C’est l’histoire de l’homme qui disparait derrière l’artiste / la marque. Comment on doit se créer un personnage si l’on veut pénétrer dans l’esprit des gens et comment celui-ci est dangereusement amené à nous définir et à prendre le pas sur la personne. Dans certaines reviews, on a pu lire que c’était 45 secondes d’égotrip pur et dur, toute la mégalomanie de Kanye concentrée en ce titre alors que celui-ci parle de tout sauf de lui. Il parle de nous, il parle de notre rapport aux idoles et des bouc-émissaires que l’on en fait quand elles nous échappent. On veut quelque chose donc, mais refusons de jeter un œil aux ficelles qui rendent un tel résultat possible parce que l’on sait que la fin ne justifie pas les moyens. Kanye, c’est pareil. On veut qu’il continue à nous éblouir, à sortir des titres incroyables, à innover, mais s’il pouvait cesser d’en revendiquer la paternité et le génie sur tous les toits, cela nous arrangerait. On pourrait alors garder le crédit de l’avoir mis là où il est aujourd’hui. I Love Kanye interroge la constitution, la domestication, l’intronisation puis l’émancipation d’un mythe. Y voir un égo-trip est juste une façon de cacher notre vexation quant au fait que nous ne sommes plus mentionnés comme contributeur dans le succès de ce mythe-là, que nous ne sommes plus indispensables et que, pire, notre avis, notre approbation ne l’intéresse plus et ça c’est dur à avaler.

« Je vois mes beaux jours s’envoler… »

Évidemment enfin, il y a aussi les bangers. Kanye a été producteur, il sait mieux que personne qu’un album de rap sans basses percutantes à un moment donné est comme un débat sans Caroline Fourest, peut-être plus intéressant mais moins aguicheur pour les masses. Facts est là pour ça, avec sa dose de polémiques en plus et ses allures de pamphlet contre Nike, son accumulation de punchlines. L’intro soul pourrait le placer dans un Tarantino avant de dérouler classiquement, ce qui pour le coup est un pur égo-trip. Pt. 2 fait plus ou moins le même job avec sa production en flux tendu. Ambiancer les foules comme ce fût la préoccupation de Kanye quand il appartenait vraiment au monde du rap. Mais dans la brièveté de cet effort purement tubesque et rapidement rattrapé par des influences bien moins street cred (comme l’interlude piano bar et la question rhétorique de Pt. 2), on voit qu’il a abandonné ces préoccupations depuis un temps. Moins de place pour Chicago et ses récits de rue. Il faut être plus subtil si on veut parler de celle-ci, moins menaçant. Cela ne veut pas dire qu’on les renie, après tout ne se revendique-t-il pas « I’m a Chicago south sider » sur Feedback et sur 30 Hours ? Il y a même une ligne sur les shootings par les policiers (ceci doit être une des requêtes pour pouvoir travailler avec Kendrick). Dans une certaine mesure, Highlights est aussi un petit tube. Les paroles repoussent les limites de la débilité, mais force est de constater qu’elles sont super efficaces. Young Thug déclame un des couplets les plus abrutis de l’histoire du rap avant que The Dream vient apposer une note de dignité à toute cette entreprise bien primaire. La question de la cohérence fait de nouveau surface tant la structure de Highlights est basique et convenue tout en étant ultra efficace, on le répète, lorsqu’à quelques titres près se trouve FML qui superpose un nombre incalculable de samples, de voix, de calques pour un résultat autrement plus percutant.

Avant de clôturer cette chronique, il faut brièvement parler de la forme. L’overdose de bonheur qui ramollit le cerveau : c’est sans doute l’excuse qu’a Kanye pour avoir choisi de telles conditions au dévoilement de ce nouvel album. Sans s’étaler sur les conditions de diffusion de TLOP, on peut seulement en dire une chose : c’est un scandale. Dématérialiser une pièce maîtresse (et que l’on revendique comme telle) du patrimoine culturel contemporain est non seulement complètement contradictoire, mais c’est aussi ne pas compléter la démarche artistique et s’autoriser le droit de se réapproprier à n’importe quel moment son œuvre, de choisir de la faire disparaître de la circulation purement et simplement. C’est profondément égoïste et le choix de la plateforme ajoute une détestable dimension endogamique à l’affaire. Voilà tout ce qu’on dira de la forme qui est bien moins intéressante que le fond.

Epilogue

En réécoutant cet album me revient un monologue du film De La Guerre de Bertrand Bonello. Voyant Kanye lutter contre ses démons internes, voilà ce que tout cela évoque : « Pendant tout le film, il se demande s’il doit se taire ou parler, s’il doit être humble ou arrogant, s’il doit prendre soin de son corps ou se laisser complètement aller ou n’aimer qu’une femme ou en aimer cent. Chaque jour, il est certain d’une chose différente donc il ne fait rien, au milieu de tout, il n’est nulle part. ». Si vous n’êtes pas sensible aux métaphores religieuses, cette chronique a dû être une torture. Vous n’avez qu’à voir The Life Of Pablo comme la somme de tous les Horcruxes que West a laissé depuis toutes ces années dans les différents studios qu’il a côtoyé. Comme tous les grands aventuriers et autres personnalités au charisme assez important pour que leur nom devienne synonyme de polémique et/ou d’adjectif, Kanye a complété sa petite check-list des légendes. Il avait déjà connu le deuil avec le traumatisme qu’a été la perte de sa mère, il a rassemblé une armée autour de lui (en studio comme devant les magasins d’Adidas) et contre lui (sur l’Internet), il a fini par vaincre son Némésis qui au fond n’était autre que lui-même comme pour un bon nombre d’entre-nous et il a même fini par trouver une princesse. C’est délicat maintenant de ne pas se dire que c’est fini, qu’on a fait le tour. On se demande bien ce qu’un homme qui a tout peut avoir à nous raconter, n’est-ce pas Jay-Z ? Sur The Life Of Pablo, Kanye décide de commencer à nous faire voir son nouveau visage, celui qu’il n’a pas quitté depuis: celui de sa spiritualité. Tout marche extrêmement bien et le génie est palpable, mais ce n’est pas le meilleur album de Kanye alors que ça aurait du l’être. Il nous met également au défi « Name one genius that ain’t crazy » sur Feedback, ce à quoi on a envie de lui répondre « Name one genius that was happy ».